René m’a confié une lettre à remettre à Mamadou.

Mamadou est accroupi devant sa mobylette et dirige son regard, en arrière, vers moi.

C’est la même situation qu’il y a deux ans.

A l’époque, il était accroupi et cimentait le rebord du puits.

Je l’ai retrouvé, beau, doux, souple. A nouveau, je ressentis qu’il ne pouvait déjà pas me supporter dès la toute première seconde de notre rencontre. Je sais que cela ne pouvait pas fonctionner entre nous.

La forte douleur que cela entrainait, c’est à dire le fait de reconnaître sa beauté, sa délicatesse, son élégance, tout cela provoquait de l’irritation en moi.

 

Le roi David arrive de manière insidieuse.

Le refugié, l’intrigant, l’assoiffé de pouvoir, le flirteur, le chanteur qui cherche de l’or par kilos de Punt

Sur le visage, on pouvait lire les yeux agrandis d’un exalté qui regardaient fixement.

On aurait dit qu’un lin éventait son corps.

Il nous salue sans un mot.

Il rit à peine.

Il ne chante pas.

Il est accompagné de sa mère.

 

Aïdera vient avec ses manières feintes.

Elle pointe de manière ostentatoire sa poitrine.

Elle ne lâche pas ma main,

Elle est accompagnée de sa mère.

 

Sagan ne tient pas en place et rouspète.

Son père est avec lui.

 

Paul crache.

Il n’a pas fini de cracher qu’il se racle la gorge.

Il est insupportable; avec lui, il a toujours quelque chose dans la gorge.

Et justement, il a la gorge sèche.

 

Il faut bien se débarrasser de cela.

Il crache trop de nouveau.

Trop de crachats avant qu’on puisse les sortir de sa gorge.

Paul crache.

C’est à nouveau sec.

Il faut pourtant arrêter cela.

Sa mère l’accompagne.

 

Ibrahima, l’hermaphrodite, arrive.

Un visage de lune.

L’idiot du village-un dieu hydrocéphale.

Une poitrine de vierge et une queue bien plantée entre les jambes.
Ibrahima sue.

Une peau brillante sur un corps grassouillet.

Il a dans les 17, 18 ans.

Il marche penché en avant sous l’effet des médicaments.
Sa mère l’accompagne.

Elle a un cure-dent à la bouche.

Elle voulait que son fils soit traité avec des médicaments de Blancs.

Nozinant, Anafranil, Halopéridol, Largactil.

Ibrahima doit se rendre à Dakar pour se faire examiner.

Il n’a pas l’argent nécessaire.

 

Golan, la tête rasée, arrive à cloche-pied.

Un faciès lunaire tibétain au-dessus d’un corps de 17 ans d’un nomade africain.

Il tend sa main de berger.

Il se détourne.

Il donne pour la deuxième fois une main glaciale.

Des piaillements d’oiseau.

Il cherche le sucre.

A côté de la chaise sur les genoux de Mamadou. De l’autre côté de la chaise.

Sous la charpente de la maison où on se réunit.

Il se laisse glisser sur le pilier. Il caresse le pilier.

Les yeux fermés, il cherche, en frottant les joues contre le bois, avec les joues, avec la bouche, cherche, cherche, embrasse. Le bois ne donne pas de lait.

Les mains de Golan tremblent.

Une pseudo maladie de Parkinson.

Le syndrome de la maladie de Parkinson.

Le syndrome diencéphale.

 

Syndrome extrapyramidal.

Golan essaie d’attacher deux chewing-gums à une branche fourchue.

Il confectionne en tremblant un lance-pierre.

Golan prend une mangue et la cuit dans le fourneau déjà préparé pour le thé.

 

C’est tellement évident que Mamadou nous invite à déjeuner.

Il ne nous invite pas.

Il ne nous invite pas à venir à table.

Il ne nous invite pas.

Sa famille, sa femme, sa mère avec le fils âgé de de quelques mois, sa belle –sœur, forment un cercle.

On met au milieu un grand bol en émail.

Du petit riz rond.

De l’huile de palme rouge.

Des tomates.

Un légume vert qui ressemble à une tomate, qui, au goût, rappelle à peu près celui d’aubergine. De la groseille de Guinée, qui ressemble à des épinards, d’après le goût de l’oseille cuite.

Du requin.

Du requin de Casamance qui, jusqu’à Ziguinchor, est encore salé.

La famille fait de petites boules de riz mélangé aux légumes.

La sauce dégouline.

Ils enlèvent la peau du requin, enlèvent les arêtes et donnent à celui qui est le plus respecté des morceaux.

 

Mamadou:

– Dans la famille africaine, l’enfant passe de main en main.

La mère le passe à Eléonore, Eléonore à Mamadou et Mamadou à sa mère.

Quand l’enfant a le hoquet, on lui colle un petit duvet blanc à l’aide de salive.

– Mon fils a un mois. C’est à un mois qu’il a commencé à voir.

Ils sont d’abord tout clairs. Il ne va pas être très noir. Cela se voit à ses oreilles. Cela commence d’abord par les oreilles qui prennent la couleur définitive.

– Ils prennent de la nivaquine à titre prophylactique contre le paludisme.

On donne au petit du sirop de nivaquine.

On devrait dépasser la chimiothérapie dans notre village psychiatrique. On soigne ici les malades avec un neuroleptique et quand on les laisse partir, parce que leur état s’est amélioré, ils ne disposent plus de l’argent nécessaire pour acheter régulièrement les médicaments et ils font des rechutes.

Mamadou nous conduit l’après-midi chez le chef aide-soignant.

Eléonore me dit:

– Quand le chef parle, Mamadou se ferme comme une fleur.

Le chef dit:

– Le village psychiatrique a été inauguré en 1974. Il se trouve à Kenia, à trois km de Ziguinchor et s’appelle Village Emile Badiane, du nom d’un Ministre décédé.

– Vous aimez le vin de palme?

 

– Le professeur Collomb s’engage beaucoup pour ce village. Il envoie depuis Dakar des échantillons des firmes pharmaceutiques, c’est ce qui explique que nous soyons toujours approvisionnés en neuroleptique en quantité suffisante.

– Je ne crois pas à la psychiatrie traditionnelle africaine. Les gens viennent toujours ici après avoir consulté les guérisseurs, les magiciens et autres marabouts. Ils ont dépensé beaucoup d’argent sans être pour autant guéris. Nous essayons de réinsérer les malades dans la vie familiale. Du reste, nous traitons avec du neuroleptique, y compris pour la schizophrénie. Nous enregistrons beaucoup de succès.

– nous traitons aussi l’épilepsie.

– Nos moyens sont limités.

Les familles également n’ont pas beaucoup de moyens. Nous aurions dû envoyer un paralytique de 65 ans à Dakar. Nous ne l’avons pas fait faute d’argent.

– Nous n’avons pas pu installer un service de santé communautaire. Cela n’aurait fait que coûter du temps et de l’argent aux malades mentaux.

– Nous coopérons avec le service de santé des Chinois de la République populaire de Chine. Cela s’avère cependant difficile. Nous ne pouvons pas lire leurs ordonnances. De même, on ne peut pas toujours se fier aux résultats de leurs analyses.

– Je suis Diola et je parle diola et ouolof.

Collomb m’a formé à Dakar en tant qu’infirmier. Je me rappelle très exactement comment il m’a préparé à ce poste. Ce n’était pas facile. J’étais obligé de rompre d’avec toutes mes relations à Dakar. Je me suis fait néanmoins de nouveaux amis à Ziguinchor.

 

Mamadou est Balante.

Il parle à la fois balante, woloff et diola.

Il comprend également mancagne.

Le chef dit:

– Nous ne disposions au début que de 8 pavillons. Nous en avons maintenant en tout 29. Nous avons 3 puits.

– Nous n’avons pas eu de problème d’eau cette année. Nous craignons cependant l’arrivée des termites.

– ce terrain abritait naguère l’Ecole d’agriculture. Elle y a cessé ses activités à cause des termites. On peut dire que les psychiatres se sont fait avoir en achetant ce terrain. Les petits jardins ne donnent rien. Les termites dévorent les racines.

– les malades ne restent ici que peu de temps-au maximum 2 mois.

C’est alors que nous pouvons les laisser partir. Nous avons décidé de cultiver ensemble un champ.

– Nous vendons des arachides, des mangues.

On a construit le village en 1974 et depuis 203 personnes y sont passées. Nous avons 13 malades actuellement et 13 accompagnateurs, 2 Jaraaf, des chefs de village traditionnels, 2 infirmiers, Mamadou et moi.

Les médecins qui viennent de Dakar devraient superviser le village. Nous n’avons pour l’instant trouvé aucun qui accepte de venir. Un personnel de l’aide au développement, un médecin français, qui était en fonction dans un village voisin, est le seul qui, à un certain moment, est venu ici.

Le Professeur Collomb vient avec son avion privé mais les autres psychiatres préfèrent rester à Dakar et pourtant, il est bien écrit dans leur contrat qu’ils doivent travailler un certain temps dans la brousse. Ils considèrent comme faisant partie de la “brousse” une clinique à Dakar où ils travaillent et qui n’appartient plus au territoire de la commune.

C’est à l’initiative du Professeur Collomb qu’on doit l’érection du village. Il voulait allier les formes traditionnelles de thérapie avec la psychiatrie moderne. Il avait pensé le village comme modèle pour tout le Sénégal et peut-être même pour toute l’Afrique.

– L’Etat n’a pas dépensé un centime

– le Rotary Club voulait faire quelque chose pour les fous.

– Nous disposons de 500 000 Francs CFA – l’équivalent de 6000 Mark – pour 6 mois.

– L’infirmier gagne 28 000F nets le mois.

Ici, les patients ne paient rien pour le traitement et les médicaments.

Les malades et leurs accompagnants doivent payer quelque chose pour les repas.

Nous donnons 800 grammes de riz, un quart de litre d’huile d’arachide, un quart de litre de pétrole par semaine et par personne. Les familles contribuent en poisson, légume et sel.

– Chacun cotise à l’occasion pour préparer en commun un repas.

 

Mamadou:

– Avant je vivais très étroitement avec les malades avant qu’on ne m’amena le chef. Ils étaient dans toute la maison, s’asseyaient autour de moi. On jouait aux cartes.

Je ne distribuais que de manière parcimonieuse les pilules. Prendre des pilules pose des problèmes. Les malades les rejettent. Les accompagnants les donnent au mauvais moment.

– Je ne veux aucune contrainte

– J’ai exigé de même que les maisons ne soient pas disposées en ligne droite. Regardez au milieu la fondation qui n’est pas terminée. J’ai demandé qu’on arrête là bas le travail et qu’on y construise aucune maison.

– Le village reflète aujourd’hui l’attitude du chef. Le chef n’ouvre pas les portes de sa maison. Il faut se faire annoncer.

– Le chef, c’est le genre de médecin militaire. Pour lui, il n’y a que les ordres qui vaillent.

Des groupes de jeunes passent devant des montagnes d’ordures allumées de Ziguinchor.

Des êtres hirsutes bruns les accompagnent.

Les kankuran.

Et des magiciens. Ils sautent en l’air et vont sur les fils de téléphone.

C’est dangereux de les approcher.

Les groupes passent par les pistes d’envol et se dirigent dans la forêt sacrée.

Les gestes du maniérisme sont de nouveau des gestes archaïques. Personne n’est aussi maniéré que le “sauvage”.

 

Jean Delay et Pierre Deniker.

Des méthodes chimiothérapiques dans la psychiatrie.

Depuis 1954.

Réserpine.

Chlorpromazine.

Des relations évidentes entre effet thérapeutique et effets secondaires.

Nous proposons de les résumer sous le terme de “neuroleptique” du fait des effets caractéristiques sur le système nerveux.

Les effets fondamentaux sont les suivants

1 Un état caractéristique d’indifférence psychomotrice.

2 Efficacité en cas d’agitation et d’états d’excitation.

3 Réduction de troubles psychotiques chroniques et violents.

4 Diencéphale et des effets secondaires extrapyramidaux.

5 Des effets subcorticaux radicaux.

Le syndrome psychomoteur:

Indifférence.

Absence de participation affective et émotionnelle.

Réduction de la motivation.

Ralentissement de la réaction à des stimuli extérieurs, sans que cela n’affecte cependant l’attention et les capacités intellectuelles.

Penchant vers la folie dépressive.

Des faiblesses psychomotrices.

Les neuroleptiques les plus forts présentent l’avantage, en bref et en schématisant voire en caricaturant, de nous présenter les effets les plus importants de ces médicaments sur le système nerveux et la psyché.

Les thérapies biologiques n’agissent sur les malades mentaux que dans la mesure où elles provoquent une transformation physiologique artificielle dans les centres vitaux du cerveau.

Nous ne détenons que peu d’explications sur les transformations anatomiques provoquées par ces médicaments sur le système nerveux central.

Difficile d’interpréter les lésions du cerveau quand il y a des cas de morts dus à des complications. Dans tous les cas, on a noté des transformations significatives du système nerveux. Les lésions sont diffuses et concernent tout le cerveau. Tous les signes réversibles d’ordre végétatif, neurologique, psychomoteur provoqués par différents neuroleptiques ont déjà été décrits de manière classique en relation avec l’inflammation cérébrale par Economo ainsi que les effets que cela entraine.

 

Mamadou

– Je ne donnerais absolument pas de médicaments psychotropes à Ibrahima. Je lui donnerais plutôt de l’aspirine ou du placebos. Mais le chef insiste pour qu’on lui donne du neuroleptique.

– Du neuroleptique pour des troubles hormonaux.

Ibrahima n’aurait pas eu de difficultés dans un village normal. On l’aurait accepté.

– Sa famille insiste pour qu’il soit mis ici mais le traitement est inapproprié.

 

Jean Delay et Pierre Denker:

Le chlorpromazine, largactil, le prototype de tous les neuroleptiques, est et reste le médicament de base dans la psychiatrie.

Note provisoire concernant le potentialisateur 45600 de mars 1952.

Laboratoires Rhône Poulenc-Spécia.

Certains dérivés de phénothiazine ont des effets combinés sur le système nerveux central, Laborit et Huguenard les ont fait ressortir pendant la production de l’anesthésie à fort potentiel.

Cela peut conduire à une anesthésie sans anesthésique.

Effet sur la température générale.

Effet sur le rythme cardiaque.

Effet sur la pression artérielle et vasculaire.

Effet sur le rythme respiratoire.

Autres répercussions sur le système végétatif

Effets sur la constitution du sang.

Le chloromazine est un remède fort dont l’utilisation doit être moins considérée comme un traitement de fond que comme une imprégnation totale de chlore.

On doit atteindre une imbibition permanente des cellules nerveuses.

L’efficacité réelle dans le traitement des psychoses qui fait la particularité du chloromazine ne trouve pas d’équivalent dans le domaine des névroses.

Effets secondaires et accidents:

Mort subite.

Phlébites.

Caillot dans les vaisseaux sanguins.

Pneumonie.

Collapsus cardiovasculaire.

Sensibilité à la lumière.

Affection du derme.

Faux érysipèle.

Jaunisse.

Accélération anormale du rythme cardiaque.

Diminution de la salivation.

Ralentissement des mouvements de digestion de l’estomac et des intestins.

Changements de la régulation de la température.

Perturbation des processus métaboliques internes.

Obésité.

Perturbation des menstrues.

Lactation.

Baisse de l’activité sexuelle.

Rhumatisme.

Le syndrome extrapyramidal:

Indifférence psychomotrice.

Paralysie motrice dans contraction musculaire accrue.

Absence de mimique.

Modification anormalement forte des sécrétions sébacées.

Salivation.

Ralentissement de la motricité.

Raidissement de l’attitude sans mouvement de bras.

Tremblements.

Révulsion des yeux.

Contraction anormale de la bouche.

Le ténébreux roi David est commerçant.

Il vit de trafic avec le Libéria, la Sierra Leone.

Il s’adonne au trafic de tissu.

Il doit corrompre les douaniers.

Tout recommence de nouveau, lorsqu’il quitte le village guéri.

 

Jean et Pierre Deniker:

Lévomépromazine.

Nozinan.

L’effet est souvent plus fort que celui du chlorpromazine lors des crises d’excitation psychotiques aigües ou particulièrement aigües. Efficacité plus grande dans les cas de dépression.

Effet bénéfique pour les schizophrénies et autres psychoses chroniques.

L’effet hypnique au début du traitement est souvent si intensif que les patients peuvent en être affectés comme la Belle dans le conte.

Nous pouvons observer des patients qui se sont endormis debout ou se sont écroulés.

Cet effet peut conduire à des syncopes ou à une perturbation du système sanguin.

Les accidents les plus graves qui peuvent être mortels sont des œdèmes ou des infarctus pulmonaires.

Des empoisonnements apparaissent.

 

Mamadou dit, Aidera qui ne veut pas lâcher ma main, s’est mariée il y ‘a peu.

Son mari n’a pas pu consommer le mariage pendant la nuit de noce.

 

Jean Delay et Pierre Deniker.

Des psychiatres belges ont démontré, en 1959, les propriétés neuroleptiques d’un nouveau groupe chimique qui étaient totalement différentes des précédentes, celles des butyrophénones.

Leur prototype en est l’halopéridol.

Il calme surtout les états d ‘excitation et les délires. Il dépasse en cela tous les neuroleptiques déjà connus.

Ces effets secondaires sont très proches de ceux des autres neuroleptiques.

Possibilité d’un syndrome malin qui se manifeste par une température anormalement élevée du corps, une sudation excessive, une chute de l’équilibre en matières minérales et en eau du corps et, à l’occasion, par des affections cutanées de la peau, diffuses ou en tâches.

L’arrêt immédiat du traitement est impératif car autrement, cela entrainerait des complications mortelles, comme on l’avait déjà indiqué pour d’autres médicaments puissants.

 

Lorsque Sagna, le grincheux eut 30 ans, il fut pris de force par ses frères à Dakar et ramené ligoté dans son village et dans la forêt sacrée de l’initiation.

 

Jean Delay et Pierre Deniker:

Tofranil.

L’introduction du Dimethylamino-propyl-immino-dibenzyl comme médicament antidépresseur a suivi en 1957.

La plupart des complications peuvent être surmontées par des médicaments simples.

A dose suffisante, il se comporte comme une drogue qui provoque l’épilepsie.

A petites doses, il a un effet de resynchronisation.

Il reste à chercher laquelle des deux propriétés provoque l’effet antidépresseur thérapeutique.

 

Ibrahima, l’hermaphrodite est couché, inerte, sous le manguier.

Il est assis, inerte, sous le manguier.

Le passage d’une position à l’autre se produit soudainement.

Le passage d’une rigidité à l’autre.

 

La tresse de la mère de l’hermaphrodite Ibrahima pousse.

Elle ne se fait pas traiter.

Mamadou sort son tourne disque.

Il joue du Ok-jazz sénégalais.

Mamadou danse.

Le grand jaraaf danse, de même que le Sarakholé, le petit et le Bambara.

Le douanier danse.

Et l’employé de bureau.

Ils se trémoussent.

Ils se cognent mutuellement les hanches.

Ils nouent précautionneusement leurs mains, l’un la droite, l’autre la gauche, en haut, à côté de leurs têtes.

L’un croise sa main avec celle de l’autre et les couples ainsi formés glissent habilement l’un à côté de l’autre.

Gracieusement et avec raideur.

Le douanier se retourne et frôle les fesses de Mamadou. Avec prudence, Mamadou touche le douanier sur la fesse gauche, la fesse droite et au milieu.

Le douanier se retourne de nouveau et Mamadou le saisit avec précaution et rapidité entre les jambes.

Mamadou va chercher son fils.

Il le tient sur les bras et danse avec lui.

 

Ibrahima part.

Cela ne le fait pas bouger.

Sa poitrine, son membre, sa graisse, ses yeux, la tenue de sa tête ne bougent pas lorsqu’Ibrahima part.

Repoussé.

Eléonore observe qu’Ibrahima, à côté des gestes qu’on fait au football de Ngagne, le douanier, exprime un mouvement à Mamadou, un tressaillement dans la nuque, le genou.

Ils sont éblouis par le football et ne remarquent pas le mouvement d’Ibrahima.

Et ensuite, c’est déjà passé et, de nouveau, c’est comme avant.

 

Le lundi, le mercredi, le vendredi, vers quatre heures de l’après-midi, le penc est organisé.

Sous un toit arrondi.

C’est une sorte de réunion des villageois.

Les patients viennent avec leurs accompagnateurs.

On fait du thé.

Le grand Diara, le sarakholé, traduit les demandes et leurs réponses.

Peul, wolof, diola, mandingue.

 

Aidara à la poitrine haute vient au penc.

Elle a emballé toutes ses affaires. Elle veut partir en silence avec son paquet sur la tête.

Sa mère la suit.

On se moque d’Aidara.

 

Paul se fait apporter par une petite fille une chaise longue au penc.

Il se tient au centre d’un petit cercle de gens et se racle la gorge.

Comme s’il se raclait la gorge pour tous les mots prononcés par les autres.

La petite fille place à côté de sa chaise longue un récipient en émail.

Il crache dedans.

Mon Dieu, il vient de se racler la gorge !

Laisse-le cracher !

Il retient les mots qui font qu’il se racle la gorge.

 

Au début du penc on prépare le thé.

Mamadou s’assied au milieu.

Un paquet avec du thé vert chinois.

Une boîte de sucres en morceaux.

Plusieurs verres.

Un plateau.

Une théière.

Un seau d’eau.

Un four à charbon de bois en fer.

Mamadou lave les verres.

Mamadou égalise la cendre incandescente avec ses doigts nus.

Mamadou remplit la théière à ras bord avec du thé, verse de l’eau dessus, la met à chauffer.

Mamadou verse la décoction à un certain niveau dans un verre, moussante.

– Rincer le thé.

Laver le thé à eau chaude dans la théière.

Beaucoup de mousse.

Sans mousse aucun respect envers les autres.

Mamadou met de côté le premier jet pour pouvoir renforcer le goût du troisième et du quatrième verre.

Mamadou met du sucre sur les feuilles de thé humides et remplit la théière.

Mamadou met la théière sur les charbons ardents.

Mamadou remplit les verres à ras bord en faisant de la mousse.

Il y a trois verres.

Ceci est le premier.

On y met peu de sucre.

Ça s’appelle Ouel.

C’est destiné aux hommes.

Les femmes adultes ont le droit d’en prendre.

Les filles pubères n’y ont pas droit.

Le goût est amer. C’est un aphrodisiaque.

Le Jaraaf, le Sarakholé, distribue les verres.

Les femmes refusent de boire.

Les hommes boivent.

Eléonore, elle, peut en prendre et le trouve amer.

La troisième infusion, c’est-à-dire le deuxième est plus sucré. Tout le monde en prend.

La quatrième infusion, c’est-à-dire le troisième verre est pour tout le monde.

Le chauffeur de taxi de l’hôtel refuse de boire du thé avec nous.

– Je ne sais pas comment ils le préparent ici.

 

Penc

Mercredi après-midi.

Le Jaraaf, le Sarakholé, s’excuse de ne pas avoir traduit dès le début.

La mère d’Ibrahima veut savoir ce qu’il en est de son fils, l’hermaphrodite.

Il ne parle pas.

Il ne répond pas.

La nuit dernière il a dormi à l’extérieur.

Elle s’est adressé à lui.

Il n’a pas réagi.

Le chef répond.

Le Jaraaf traduit la réponse.

Le chef a eu l’intention, il y a une semaine, de renvoyer Ibrahima, l’hermaphrodite, à la maison.

La mère était contre.

Elle a exigé plus de médicaments pour son fils.

La sœur de Fatou dit, traduit Jaraaf, le Sarakholé, que Fatou n’a pas déféqué hier.

Sur le corps de Fatou on voit quelques affections cutanées sous la forme de stries, ce qui pourrait signifier que son corps a enflé.

Golan se précipite de nouveau sur la boite de sucre.

Sa mère le renvoie.

Il doit changer son pantalon.

Il quitte la cour de réunion pour aller vers la fondation de béton inachevée.

Il se déshabille.

Il va dans la maison où sa famille est logée et met le pullover et le pantalon noirs.

Lorsqu’il revient à la cour de réunion, sa mère le houspille.

Elle tient le petit frère de Golan, ou son demi-frère, sur ses genoux et l’allaite.

Le frère de Golan frappe un autre nourrisson avec ses deux poings dans la figure.

Golan court de nouveau vers la fondation de béton, prend le pantalon mis de côté, le sent et l’apporte de l’autre côté dans la maison familiale.

Mamadou propose de prescrire à Golan moins de neuroleptique.

Mamadou interroge Sagna le grognon. Sagna répond en ignorant son père.

– J’ai été circoncis en 1955.

– Donc, à 14 ans.

– Pas dans mon village.

– je n’étais pas dans la forêt sacrée.

– la forêt sacrée et la circoncision ne coïncident pas toujours.

– Ma classe d’âge n’a pu aller dans la forêt sacrée qu’en 1971.

– Je travaillais comme aide -soignant dans un hôpital.

– J’ai été secrétaire d’une équipe de recherches.

Mamadou interroge le père de Sagna.

Le père de Sagna répond en ignorant son fils.

– En 1969, il a eu les premières crises.

– Le médecin de l’hôpital l’a envoyé à Dakar, à Fann, dans l’hôpital universitaire.

Sagna dit:

– Je ne suis pas revenu dans mon village.

– Je ne suis pas allé dans la forêt sacrée.

– J’ai refusé à cause des plaies que m’avaient causé la corde.

– Je suis allé à la police et j’ai porté plainte contre ma famille.

Le père de Sagna nie avoir été complice de l’enlèvement.

Qu’est ce qui s’est passé entre 1971 et 1975?

Le père dit:

– En 1975, on organise pour Sagna une cérémonie particulière dans le bois sacré pour qu’il puisse rejoindre ses camardes de même classe d’âge- sinon, il devra, plus tard ,y aller avec des gens qui pourraient être ses enfants. Il serait appelé par un nom particulièrement honteux et devrait s’asseoir avec les femmes.

Le chef s’en donne à cœur joie et raconte à Eléonore la fierté des jeunes hommes dans la forêt sacrée.

Mamadou dit:

– On doit ramper au pic du midi sur des champs d’épines.

– On est battu toute la journée, si on ne retient pas immédiatement les gestes et les sons de la langue secrète.

Le chef dit:

– mais nous sommes fiers. Les jeunes hommes sont fiers. Ils ne peuvent pas s’attendre à cela. Le père te promet un troupeau entier si tu surmontes les épreuves de courage et d’endurance. Il dit: tu deviendras fort comme un taureau.

Mamadou n’est pas satisfait du penc.

– Le chef parle trop. Les malades doivent parler. c’est suffisamment difficile.

Les gens ne se comprennent pas entre eux, à cause des différentes langues.

Et alors:

Un fils ne doit rien reprocher à son père.

Une femme ne doit rien reprocher à son mari.

On ne doit absolument pas parler de certaines choses.

Ce serait honteux.

Si le chef tire la discussion à lui, il n’en sort absolument rien. Eléonore et moi voulons contribuer.

Devons-nous acheter les médicaments ou offrir à manger à tout le monde?

Mamadou dit qu’un repas pour tous coûterait à peu près 60 Mark.

Ils discutent de notre proposition au penc.

Ils se décident pour le repas.

 

Les accompagnatrices, les mères, commencent à applaudir.

Elles applaudissent pour remercier pour le repas.

Lentement, de plus en plus vite.

Les accompagnatrices, les mères, sautent du cercle de la maison de réunion, soulèvent les pagnes, chantent, poussent des cris de joie, frappent le sol de leurs pieds, trépignent, dansent et ont honte.

Fatou dort sur le sable du sommeil chimique.

Les mères l’appellent.

Ses paupières se lèvent et retombent.

Fatou se lève.

Elle surmonte sa torpeur.

Saute en avant, soulève son pagne, chante, pousse des cris, frappe le sol avec ses pieds, trépigne; elle a honte.

Ibrahima n’entre pas dans la danse.

Il n’a pas de pagne.

Il chante.

Il pousse des cris.

Il frappe le sol avec ses pieds.

Il ne va pas jusqu’à trépigner.

J’appelle Golan.

Golan sifflote.

Il sautille sur place.

Il trace une ligne en partant de la gauche, avec son pied droit trainant qu’il enfonce plus profondément dans le sable après chaque pas de côté, autour du poteau central pour tracer un cercle inachevé.

 

A la manière d’une fougère?

Des messages d’hyménoptères?

Des messages perturbés?

De nouveau à la manière d’un insecte à cause des perturbations?

De nouveau, à la manière d’une fougère à cause des perturbations provoquées par des substances chimiques thérapeutiques?

Préhistorique?

Néolithique?

Des rites d’initiation précoces?

Des rites d’initiation de la prime enfance?

Refoulés par le quotidien en Casamance?

Refoulés par la radio, les voitures, la construction de logements sociaux?

Perturbés par les hormones, les rêves, les attaques cérébrales?

Tremblement provoqué par l’halopéridol, l’anafranil, le nozinan, le largactil?

Les mères frappent dans les mains.

Sauter en avant, remonter le pantalon, chanter, pousser des cris, taper des pieds, trépigner.

Syncoper avec précision.

Juste une petite marque dans le sable pour que le message ne se ferme plus totalement.

 

On enregistre les patients et leurs accompagnateurs dans un épais registre.

Du numéro 1 à 42 avec l’écriture de Mamadou.

Du numéro 43 à 203 avec l’écriture du chef.

Le numéro 1 est le patient.

Le numéro 2 est l’accompagnateur.

A partir du numéro 189, on ne numérote plus les accompagnateurs.

Alors, lorsque Mamadou dit: nous avons traité ici 203 cas, ce n’est qu’à moitié vrai.

Il n’y avait que 108 patients.

Pourtant son affirmation n’est qu’à moitié fausse, si l’on conçoit la perturbation de l’esprit comme une perturbation entre l’individu et son environnement, si l’on essaie de transformer la famille, dans son appréhension de la maladie mentale comme ceux qu’elle touche.

Il y a un fichier à côté de l’épais registre.

Mamadou trie le matin les cartes du fichier.

Le chef trie à nouveau l’après-midi les cartes du registre.

 

Golan.

12 ans.

Catholique.

(Animiste).

D’oussouye.

Traité depuis le 2 décembre 1975 comme patient externe.

Melleril.

Jean Delay et Pierre Deniker:

La thioridazine-melleril- peut presqu’être considérée comme un sédatif, si elle n’était pas efficace pour les psychoses. Les effets secondaires n’apparaissent que rarement; absence presque totale de symptômes extrapyramidaux.

2 cuillères à café le matin, le midi.

3 cuillères à café le soir.

4 décembre 1975: Il est moins agité, mais toujours perturbé.

3 cuillères à café de melleril, le matin, le midi et le soir.

18 mars 1976: Il est toujours perturbé.

Halopéridol fort 10 gouttes, un milligramme le matin.

Un milligramme le midi.

1,5 milligramme le soir.

Jean Delay et Pierre Deniker:

La dose moyenne se situe entre 7,5 et 15 milligrammes par jour.

20 mars 1976:

Reçu au village – “hospitalisé” – pour traiter les parasites intestinaux de Golan.

Schistosome 4 fois positif.

Ascaris 4 fois positif.

Ankylostome 4 fois positif.

Le 22 mars 1976, Golan pèse 30 kilos.

Traitement contre les vers.

Traitement contre la bilharziose.

5 avril 1976:

Ascaris négatif.

Schistosome 1 fois positif.

Ankylostome 1 fois positif.

 

20 avril 1976.

Haloperidol réduit au matin à 0,5 milligrammes, le soir 1 milligramme.

22 avril 1976:

Le père dit:

Golan est un berger.

Il a commencé, il y a un an, à monologuer et à errer.

Il revenait cependant toujours à la maison.

Le père est paysan, agriculteur, “cultivateur”.

La mère dit que les perturbations ont commencé, il y’a 5 ans déjà.

Ibrahima.

Diola.

Il a 18 ou 19 ans.

Il vient de Ziguinchor. Il ne parle plus du tout depuis avril 1975.

Refuse de temps à autre toute nourriture.

Il refuse parfois de porter des habits.

Il est traité depuis 4 ans à Maua un village psychiatrique des Diolas.

La mère dit:

Il est depuis 6 ans malade. Il a fait une chute et a perdu connaissance deux jours durant.

Il tient depuis des propos in cohérents.

Angoisse.

Mais il ne se donne pas de coups.

On le prendra au village le 28 novembre 1975.

Le matin, une ampoule d’anafranil, 25 milligrammes,

Une ampoule de nozinan, 25 milligrammes.

Le midi, 2 comprimés de d’anafril, 20 grammes,

Un demi-comprimé de nozinan, 50 milligrammes.

Le soir un comprimé de nozinan, 100 milligrammes.

Jean Delay et Pierre Deniker:

La faible dose d’anafril consiste à administrer chaque jour 50 à 100 milligrammes.

La forte dose de nozinan, 100 à 200 milligrammes par jour exige de garder le lit et de nombreux contrôles de la tension artérielle par jour. Il est indiqué de répartir la dose et de ne pas dépasser la prise de 10 milligrammes.

30 décembre 1975:

Le matin 20 milligrammes d’anafril,

25 milligrammes de nozinan.

A midi 20 milligrammes d’anafril,

25 milligrammes de nozinan.

Le soir un comprimé de largatil, 25 milligrammes.

Le 11 janvier 1975, Ibrahima a des hallucinations.

Plus de largatil.

3 fois 25 milligrammes de nozinan.

La mère exige le 3 avril 1976 un traitement à l’halopéridol.

 

Halopéridol forte le matin 2 milligrammes,

A midi 2 milligrammes,

Le soir 3 milligrammes et 2 comprimés de somnifère.

 

Fatou.

Diola.

46 ans.

Musulmane.

5 enfants dont un décédé. Fortes angoisses depuis le 14 mars.

Délire de persécution.

Un débit de paroles précipité.

Elle dit:

Je suis folle.

Vous, mon frère ainé, dites-leur de me laisser mourir, car je suis folle.

L’un d’eux est le fils de ma tante.

Ma fille est morte.

Son mari est mort.

Je me suis répandue.

J’ai fait des sacrifices.

Le Khoulendou Kaye.

Je suis dans ce dieu.

Ils disent que j’ai mangé leurs enfants.

Matin et soir deux ampoules de largactil, 100 milligrammes, deux ampoules d’halopéridol, 10 milligrammes.

Le 7 avril 1976, la malade est devenue plus calme.

Matin et midi 100 milligrammes de largactil en comprimé, 2 milligrammes d’halopéridol en goutte.

Le soir 150 milligrammes de largactil, 3 milligrammes d’haloperidol.

 

Aïdara.

Agée de 20 ans.

Originaire de Bignona.

Trouble depuis 1972.

Se frappe.

Se plaint de ses oreilles.

Là, il y a quelque chose qui parle.

Mariée à un policier.

Des perturbations depuis lors.

A Fann, Dakar depuis aout 1973 traitée en externe par Dr Dorès.

Internée au village depuis le 10 février 1976.

Matin et midi 5 milligrammes de nozinan,

3 milligrammes d’halopéridol.

 

La plantureuse Aïdara jette sa robe pendant la distribution du riz.

En un éclair elle est nue.

Sa mère l’enveloppe d’une étoffe.

Mamadou traite la tresse de la mère d’Ibrahima avec de la pénicilline.

Le chef dit:

Ce n’est pas bon.

Nous avons besoin de crème à la cortisone.

Nous n’avons cependant pas l’argent pour en acheter.

Nous avons tout dans notre trousse à pharmacie, de l’antifongique jusqu’aux protections auditives.

Eléonore se souvient d’avoir un reste de crème à la cortisone.

Elle donne le tube au chef pour la mère d’Ibrahima.

Cela aide un peu.

La mère arrive avec l’hermaphrodite.

Elle regarde vers son fils avec des yeux étonnés.

Elle soupire une langue que nous ne comprenons pas.

 

La plantureuse Aïdara a compris que je ne veux pas l’épouser et l’amener chez moi.

Elle s’assoit à côté d’Eléonore et lui chatouille les jambes avec un brin de paille.

Eléonore ressent cela comme une taquinerie.

 

Mamadou dit, Aïdara lui a couru après, lentement, de manière subtile.

Quand il était au lit avec sa femme, elle pénétrait dans la chambre et leur enlevait la couverture.

Quand la femme de Mamadou était en travail, Aïdara la plantureuse essaya de l’étrangler.

Sagna le rouspéteur dit:

Mon père fait de la politique.

Ils m’ont amené à Fann.

Le médecin n’a rien pu trouver.

Les stations de radio répandent la nouvelle que je conspirerais contre Senghor.

J’ai été soldat en 1961.

Je suis entré en 1963 dans la santé publique.

Mon père a 2 femmes.

Ma mère est morte.

Elle m’a confié à un frère, mes deux sœurs et un frère cadet et moi.

La raison principale: la possibilité existe de se servir du cerveau avec la télépathie et des moyens audiovisuels.

Mais il faut, au préalable, empoisonner le cerveau.

C’est pourquoi, je suis contre et parle de radio.

Je suis Diola comme mon frère.

Je suis venu à cause d’une circoncision.

Je ne suis pas circoncis.

Je n’ai pas droit à une femme.

Je suis docteur.

Le père dit:

Mon fils est fou.

Il se parle tout seul.

Il jure.

Quand on met la radio, il jure et dit qu’on parle de lui.

Il s’est battu avec son frère parce que ce dernier lui a dit de rester tranquille.

Le roi David arrive subrepticement et dit:

Je ne dis rien.

Je n’ai rien.

Je suis venu ici parce que ma mère m’y a amené.

J’ai peur car la nuit je vois quelque chose comme un esprit ou un serpent, qui rampe en moi.

Alors j’ai peur.

Je veux être seul, c’est ce que je veux.

Je ne veux pas que les gens le sachent.

Je le laisse entre dieu et moi.

J’ai mal aux fesses.

Je parle pour moi car j’ai mal au cœur.

Je ne vois rien.

Je n’entends rien.

Quand je dors, je rêve que je vois des esprits.

Je suis venu ici pour rester.

Au prochain penc, on va discuter à nouveau du repas commun.

Poisson ou viande?

Je pense à la viande sur les marchés sous le soleil de la Casamance et jette un requin dans le débat.

Bien entendu, ils acceptent le requin.

Ils sont cependant déçus.

La viande dure aurait été une fête.

Le requin, c’est banal.

 

Les rythmes des battements de main, des chants ont plus d’effets que l’anafranil, le largactil, l’halopéridol, le nozinan.

Les rythmes dépassent la pseudo maladie de Parkinson, le syndrome diencéphale et celui extrapyramidal

Devons nous acheter un tambour pour le village?

Si nous partons du principe que les troubles psychiques sont des troubles de la famille, alors Golan, Roi David, Sagna le rouspéteur, Ibrahima, l’hermaphrodite, Aïda aux gros seins sont malades du fait que leur société a été déséquilibrée de manière excessive entre la magie et la sécularisation, les herbes et les produits chimiques; parce qu’eux mêmes ont été déséquilibrés de manière excessive entre le supermarché et la place du marché.

Mamadou et le chef rassemblent maintenant dans une coque des pilules blanches et de la poudre.

Le déséquilibre devient plus grand.

La tension baisse.

Il y aura un nouvel équilibre si je rassemble sur l’autre tambour, balafon, sifflets et autres instruments de même nature.

La tension monte.

Monte-t-elle?

N’est elle pas aussi grande si le lourd bol plein de nozinan, largactil, halopéridol, anafranil se penche vers le bas comparé à celui rempli de sifflets et autres, tambours et balafon est emporté vers le haut?

On ne peut pas reproduire des évènements psychiques à l’aide de balances ou les représenter comme des mines.

J’achète le tambour.

 

Golan déballe le tambour

Il gazouille.

I exulte.

Le jaaraf, le Bambara, prend le tambour, en joue.

Les femmes prennent le tambour, battent le tambour.

Golan danse.

Ibrahima danse.

Le jaaraf, le Bambara, danse.

Il étire les fesses.

Il pousse en avant son sexe.

Il se le prend, ce faisant.

Les femmes applaudissent, sautent en avant, soulèvent les pagnes, poussent des cris, frappent le sol avec leurs pieds, sautillent sur place.

Fatou n’est pas possédée aujourd’hui.

Eléonore remarque:

Golan danse de manière plus précise avec plus d’halopéridol.

Le tambour est déjà dans le rituel au prochain penc.

Le jaraaf en assure la garde et ne le sort que pour le prochain penc.

Golan le fou qui n’est pas adulte ne doit pas frapper sur le tambour.

Mamadou et le chef ne sont pas là aujourd’hui.

Silence.

Je demande pourquoi on ne mange pas toujours ensemble.

Parce qu’il n’y a plus d’argent.

Pourquoi ne peut-on pas gagner quelque chose ensemble? Le grand jaraaf, le Sarakolé dit que nous avons besoin d’un ergothérapeute.

Et sans ergothérapeute?

Qui peut quoi?

La mère d’Ibrahima confectionne des balais.

La mère de Golan peut coudre.

La mère de Paul peut tisser.

La mère d’Aïdara peut teindre.

La mère de Ngagne était commerçante à Kaolack.

Ne peut-on pas commencer avec cela?

Pendant que les hommes sont assis sous les manguiers.

Tous rient.

Les hommes ne devraient ils eux aussi faire quelque chose?

Nous travaillons assez, disent les femmes.

Ils sont plus à même de ramasser à l’occasion de l’argent pour un repas commun ou bien d’inciter les Toubabs, les Blancs, qui passent à créer une fondation.

 

Golan tient dans ses mains un bout de papier avec une gourmandise.

Il en distribue à Mamadou, à sa mère, aux autres enfants.

La mère le rappelle aussitôt.

IL essaie de tresser un panier.

Elle lui prend le travail des mains.

Mamadou la rappelle à l’ordre.

Elle obéit.

Golan a le droit de continuer à tresser.

Mais dès que Mamadou s’est éloigné, elle prend le panier des mains de Golan.

 

Eléonore et moi arrivons aux environs de neuf heures.

Les femmes sont assises sous le manguier. La mère d’Aïdara écaille un poisson de la taille d’un enfant.

C’est du capitaine.

De petites “carpes” grosses comme une main dans un bol mais ce ne sont pas des carpes.

De grosses tomates.

De petites tomates.

Des piments, rouges, gros et piquants.

Des fruits verts qui ressemblent à des tomates qu’ils appellent aubergines.

Des aubergines violettes, rondes.

Ail.

Oignons.

Chou -fleur.

Du poisson séché, peu.

Huile d’arachide- pas d’huile de palme.

Persil- ou est ce de la coriandre?

Des petites boules de papier avec des épices.

Les femmes apportent des troncs d’arbre mort qu’elles portent sur la tête.

L’une d’elle apporte de chez elle de la braise.

L’une des extrémités du bois est disposée entre trois pierres.

Le feu prend.

On pose les marmites dessus.

On glisse les troncs sous les marmites entre les pierres.

Les femmes pressent les tomates et tamisent la peau et les pépins.

Elles versent de l’huile dans les marmites.

Elles découpent le capitaine en morceau.

Elles pilent le persil ou la coriandre, les graines de poivre, des feuilles de laurier, l’ail et le gros sel.

Elles enduisent le poisson avec cette boule ainsi obtenue. Elles font frire le poisson dans l’huile, le sortent et le maintiennent chaud entre les bols.

Elles lavent les légumes et les séparent, les jettent dans l’huile, versent ensuite la tomate liquide, font cuire les légumes, les enlèvent à nouveau et les maintiennent chauds entre les bols.

On verse le riz.

Ils remuent le riz et mettent le couvercle sur les marmites.

Elles posent des pierres dessus.

Au moment de goûter au premier repas, la mère d’Aïdara danse avec l’échantillon entre les mains.

On répartit le poisson, les légumes et le riz en deux bols et on les remet aux hommes.

Les hommes sont assis autour de chaque bol dans la maison qui sert aux réunions.

Ils forment avec la main des boules d’aliments et laissent égoutter la sauce.

Le chef a apporté du Coca cola, du Fanta et de la bière.

Les hommes se versent mutuellement de l’eau des canaris dans les mains après le repas, se lavent la bouche, mâchent des cure dents, se nettoient les dents avec des bouts de bois qui ont la forme de brosse

Les femmes n’ont droit au reste que vers trois heures.

Le chef et les femmes remercient pour le repas.

Nous remercions les femmes.

Elles ne sont pas habituées à cela.

Mamadou va chercher ses disques.

Golan a mangé avec nous.

Il vomit maintenant.

Il vomit peu, souvent, pas beaucoup, plutôt de la salive.

Je danse avec Golan.

Les hommes dansent entre eux.

Nous dansons ensemble pendant un moment: Golan, sa mère, son frère ou demi-frère.

La mère repousse Golan.

Golan essaie de s’échapper avec un bol plein de restes.

La mère coupe une branche de l’arbre et le menace.

Golan se blottit contre le Blanc, Wolfgang, qui est venu nous chercher.

Golan pose sa bouche sur la poitrine de Wolfgang.

Golan tend à Wolfgang sa tête couverte de sable.

Wolfgang le nettoie en le caressant.

Cela semble calmer Golan.

Le grand Jaraaf, le Sarakholé, dit:

-Tu ne comprends pas: En Afrique, le fou n’a pas le droit de parler à celui qui le soigne.?!

La mère de Golan fréquente la maison du chef.

Golan vient auprès de la femme du chef.

Il dirige sa tête vers elle pour qu’elle lui enlève le sable et lui essuie les yeux.

Mamadou: Golan a la tête typique d’un schizophrène.

Le chef: Golan a la tête typique d’un schizophrène.

 

Deux jeunes du village voisin, ce ne sont pas des Mancagnes mais des Mandingues, des frères, se sont fait raser la tête.

Leurs cranes viennent de la cour d’Achénaton, d’Amarna.

Le chef m’explique ce qu’est la tête typique d’un schizophrène. Il se réfère, pour ce faire, à son maitre, le médecin Moussa Diop.

Un occiput aplati.

Un front bas.

Le crâne se déforme en une sorte de triangle.

Le chef approche Golan et montre les caractéristiques.

Là, le chef et Mamadou sont d’accord. Même le marxiste Mamadou défend un déterminisme endogène de la schizophrénie.

De manière inconsidérée?

Mal informé?

Un connaisseur?

 

Ngagne est le plus beau parmi la belle population.

Il est calme.

Avec une mère jeune et sobre.

Et Mamadou dit naturellement-comme comme il est de coutume chez les psychologues du monde entier, si vous en prenez un qui obtient des effets:

– Ngagne est le plus malade de tous.

Je voudrais apporter à l’intellectuel Ngagne un livre.

Cela me paraît cependant comme une faveur énorme par rapport à ceux qui ne savent pas lire.

Et pourtant, quelle négligence pour Ngagne.

 

Je joue aux dames avec Ngagne;

Un jeu de dames sénégalais.

Le jeu d’enfant ennuyeux se transforme d’un point de vue tactique et stratégique d’un coup de main en un jeu multidimensionnel.

Les pions doivent toujours aller de l’avant à l’arrière.

Ah ! Messieurs, Mes Blancs, ils tombent en cascade.

Un trait imprudent au début et le damier tombe jusqu’au carreau le plus éloigné.

Un combat gagné jusqu’ au dernier combattant.

Comme Ngagne rit de manière indulgente de mes imprudences.

Je ne suis pas un bon partenaire pour son système ludique.

Le chef:

– Golan ne reconnaît pas sa mère.

– On abandonne les enfants à deux ans.

On les donne souvent à des parents.

– Parfois on les abandonne plus tôt, quand il arrive qu’un enfant soit adultérin;

– Peut être que Golan a été abandonné trop tôt.

Golan a été donné à sa grand-mère.

Il gardait le bétail.

– peut-être qu’il a neuf ans, peut être douze.

 

Laisser Golan sommeillant au soleil. On a essayé de lui couper les cordes qui l’entravaient.

Golan égaré et recherché en vain.

Golan, le petit de la hyène.

Golan, le petit du léopard.

Golan, le petit du lion.

Abandonné par les hyènes, les léopards, les lions.

A la recherche de baies et de lait;

 

O une ambulance, O!

Un policier habillé en bleu.

Moitié bleu de papillon de nuit, moitié bleu de jour.

Et l’Homme sauvage, Tomboug, court à travers le village psychiatrique qui porte le nom du défunt Ministre, O! O!

Nu, O!

 

O! Avec sa physionomie de Diola, O!

Il saute la petite clôture dans les jardins des fous.

Il arrache des pieds de tomate. Il arrache les tomates.

Il arrache les palissades.

Il détruit les pousses des arbres fraichement plantés sur le chemin principal, toutes les pousses, O!

Il casse une branche de la taille d’un homme pleine de mangues vertes qui se balançaient;

Il se l’entoure, l’homme sauvage, O! le Papou, O !’homme-crocodile, O!

Il se glisse furtivement dans la forêt trainant avec nonchalance des branches bruissant et des mangues qui pendouillaient.

Le policier dit:

– J’ai un fils qui est un peu bizarre. Est-ce que je ne peux pas des fois l’amener?

Mamadou prépare tout.

Le grand Jaraaf, le Sarakholé est prêt.

Le petit Jaraaf, le Bambara est prêt.

L’homme sauvage revient de la forêt.

Le grand jaraaf, le Sarakholé, enserre de ses bras ceux de l’homme sauvage, O! et le pose par terre, O! O!

L’homme sauvage allongé proteste, avec une jouissance attendue.

Le petit Jaraaf, le Bambara, plie les jambes de l’homme sauvage et s’y assied, O!

Deux ampoules d’halopéridol dans le derrière, O!

Mamadou vient avec les seringues.

Deux ampoules de valium10 en injection intraveineuse dans le bras.

Une ampoule de largactil dans le derrière, O!

L’homme sauvage dormait déjà quand ils l’ont mis dans la voiture.

 

Tomboug.

35 ans.

De Ziguinchor.

Psychose dépressive. Soigné en ambulatoire depuis le 30 février 1974.

3 milligrammes d’halopéridol matin, midi, soir.

50 milligrammes de largactil matin et midi.

100 milligrammes de largactil le soir et 100 milligrammes de nozinan.

Il revient de lui-même le 17 septembre 1974.

Très perturbé.

Il revient le 30 juin.

Très perturbé.

Il dit qu’il veut se faire refaire les dents par le dentiste. Il aurait perdu des dents.

2 ampoules de valium en intraveineuse.

1 ampoule de largactil en injection intramusculaire.

1 ampoule d’halopéridol en injection intramusculaire.

1 ampoule de nozinan en injection intramusculaire.

Les trois dernières injections pendant trois jours.

Nette amélioration le 2 juillet.

Plus aucune tentative de fuite.

Il exige des comprimés.

50 milligrammes de largactil matin et midi.

100 milligrammes de largactil le soir et 50 milligrammes de nozinan.

Une nouvelle crise le 12 août 1975. Arrivé au village.

Des cris.

Il danse.

Débit de paroles.

Agressivité. La famille n’a plus acheté les médicaments.

Il agresse les gens dans la rue.

Il se prend pour le président de la République.

 

Tentatives de fuite.

On le laisse partir à la maison, à sa demande, puisque son fils est malade.

Revient le 8 septembre 1975 mais ne veut pas rester plus longtemps. Il dit qu’il doit cultiver ses champs de riz et ne peut pas abandonner son enfant.

Il doit être traité de manière ambulatoire.

La famille voulait le faire enfermer.

 

Il s’y est opposé.

Il dit qu’il prendrait ses médicaments à la maison.

Il s’est enfui le 19 septembre 1975.

 

– Pourquoi ne le reprenez-vous?

Nous le prenons si la famille est prête à l’accompagner.

 

Golan remplit des noix d’acajou dans un bol en émail.

Il cherche de petites branches sèches, les brise des manguiers et les dispose pour faire du feu;

Il vide les noix d’acajou.

Il sépare les branches.

Il remplit à nouveau les noix.

Il prépare un nouveau feu.

Il cherche de nouvelles petites branches.

Il arrache de nouvelles branches des manguiers.

Il pourrait commencer maintenant.

Il ne lui reste qu’à allumer le feu sous le bol en émail.

La mère arrive.

Elle le houspille.

Placer.

Casser.

Séparer.

Verser.

Placer. Séparer. Casser. Mettre en tas, placer.

Il s’enfuit.

Il revient.

Il cherche des branches mortes, les arrache des manguiers, les dispose pour faire du feu.

Il place à nouveau des noix d’acajou.

Je cherche des allumettes.

Je dois allumer le feu.

Je ne veux pas. Il s’enfuit.

Il revient.

Je dois allumer le feu.

Je ne veux pas.

Je lui passe les allumettes.

Il allume le feu.

Les noix d’acajou commencent à cuire.

La mère vient.

Ce n’est pas comme cela qu’il faut faire.

On ne procède pas du tout comme cela.

On doit le faire tout à fait autrement.

Golan renverse les noix d’acajou.

Il piétine le feu.

Il ramasse les noix d’acajou à moitié cuites.

Il dispose trois pierres ensemble.

Il éparpille la braise.

Il s’est brûlé.

Il se redresse, met sa main sous le menton, se lèche la main.

Comme sa mère a honte.

Il n’éprouve aucune honte?

Ah ! S’il n’était pas là!

La mère en est toute malade.

Une jeune fille, une parente au chef, rassemble les noix, arrange le feu, se moque de l’idiot baveux.

La mère va chercher le fils avisé, le présente.

On en fera quelque chose.

Golan tape sur la jeune fille.

Ils devraient peut-être admirer Golan et ne pas l’interrompre.

Il peut peut- être faire mieux tout si on l’encourage.

La mère semble comprendre cela.

Elle envoie Golan chercher le pantalon pour son frère.

Golan ne veut pas.

Je vais avec lui.

Il accroche le pantalon sur l’arbre à côté de son frère.

Mais, tu ne peux pas faire cela.

Golan enfile le pantalon à son frère.

La mère montre qu’elle est contente d’avoir eu de la patience avec Golan.

Une barboteuse.

Des noix d’acajou.

Du feu.

[p. 149-194]