Hubert Fichte: Quelle est ta couleur préférée?

Papisto Boy: J’aime bien la couleur du soleil levant et le jaune et le blanc le bleu aussi un peu.

– Quelle couleur utilises-tu pour peindre sur le mur?

– Ce sont des couleurs que j’ai trouvées moi-même au bord de l’eau. Le noir, c’est du charbon de bois. Le blanc, c’est du calcaire. Le jaune, c’est aussi du calcaire. Le rouge aussi. Le chocolat de même, c’est de la pierre.

– Quelle était ta première image?

– Une mignonne dame du nom de Mariama.

– Là où on trouve maintenant Mami Wata?

– Oui.

– C’était en quelle année?

– En 1971 à peu près.

– En quel mois?

– En janvier.

– Combien d’images as-tu peint la première année sur le mur?

– Soixante-dix. J’ai peint des masques. C’est ce qui explique qu’il y en ait tant. Des masques Bobo, des masques-woloff, des masques-toucouleur, des masques-sarakolé, des masques des Lébous, des Sérères, des masques qui racontaient beaucoup sur l’ethnie des Laobés. Ce sont presque des Toucouleurs-Les Laobés sont cependant des artistes.

Il y avait aussi là un portrait du pape Paul VI. Et le portrait du Président Georges Pompidou et quelques portraits de Cubains, Castro etc.

– Che Guevara?

– Che Guevara, les deux.

– Les peintures ont été effacées pendant la saison des pluies.

– Oui.

– Quand est ce que la pluie est arrivée?

– En juin, juillet, août, septembre, octobre, novembre-jusqu’en fin novembre, décembre, j’ai recommencé à travailler en janvier. J’ai peint beaucoup d’images cette année, qui parlent de l’Afrique. Des contes et légendes. Diabaline Khaf. Ouran Khan Kharang. Les Rhab. Ainsi que les Xamb. Le N’Doep. Je ne travaille pas pendant la saison des pluies, car la pluie détruit tout. Je vais pêcher pendant la saison des pluies. Je recommence à travailler en janvier.

– Qu’est-ce que tu as peint la troisième année?

– J’ai peint à nouveau des images qui parlent du Sénégal.Lat Dior, Alboury Ndiaye, Bourbour N’Diof. Ce sont de grands guerriers sénégalais, qui nous parlent de grandes actions.

– Des Européens aussi?

– Oui. A nouveau le Général de Gaulle et Che Guevara.

– Puis vint la pluie.

– Je partis pêcher. Je travaille à la campagne de temps à autre. A proximité de la plage, chez un grand-père que j’ai connu par hasard. Il est très gentil.

– Es-tu récompensé?

– Non. Il ne me donne pas d’argent.

– Gagnes-tu quelque chose quand tu vas pêcher?

– On partage en 5 parts… Cela fait 550 F CFA par jour.

– Qu’as-tu fait l’année suivante?

– Des images du Sénégal et de l’Afrique.

– Des Blancs aussi?

– J’ai peint Mao.

– Les images de cette année sont-elles les meilleures?

– Je crois bien.

– Qu’est-ce que tu aimes manger le plus.

– Du couscous et du sanglé[1].

– C’est quoi cela?

– Une sorte de bouillie. Avec du lait. Avec de la semoule de mil.

– Quelle sauce préfères-tu pour arroser le couscous?

– Sauce bassé[2]. Elle est préparée avec des arachides, du poisson fumé et des herbes. C’est très très bon.

– C’est une connaissance à toi ici qui te le prépare?

– Oui.

– Elle est mariée?

– Oui.

– Est ce que c’est ta copine?

– Non. Elle m’aime et me considère comme son fils.

– Combien tu lui paies pour chaque repas?

– 100 F CFA. 300 C CFA par jour. Cependant je lui dois à ce jour 7000F CFA.

– Qu’est-ce que tu aimes boire le plus.

– Du Coca Cola.

– Qu’est-ce que tu aimes le plus au monde?

– Continuer dans mon art. Bien travailler. Avoir une bonne inspiration.

– Et la prochaine étape?

– Je voudrais bien avoir une petite maison.

– Et ensuite?

– Une moto. Pas de grosse moto mais une petite.

– Et ensuite.

– Une femme unique.

– Pourquoi te nommes-tu Papisto Boy?

– Je m’appelle Pape Samb. Mais il y a beaucoup de peintres qui s’appellent Pape. J’ai donc transformé mon nom en Papisto.

– Et d’où te vient cette idée de t’appeler “Boy”?

– C’était mon idée car je suis jeune.

– Comment utilises-t-on le lait dans le N’Doep?

– On verse une fois par semaine du lait sur les xamb. C’est toujours le vendredi. Le vendredi on verse le lait sur les cornes. On prend une noix de cola, mais de la cola blanche, on la mâche bien et on la crache sur les cauris de l’autel. On va chercher un animal et on l’égorge. Un mouton ou un bœuf mais il faut qu’il soit noir-ou un poulet, mais là aussi un poulet aux plumes noires. On verse le sang sur les cornes, on déclame aussi quelques poèmes sacrés, des strophes du N’Doep et on demande aux Rhab de bien diriger quelqu’un dans la vie.

– Quelle sorte de lait prend-on?

– Du lait caillé.

– Est ce qu’on utilise le lait pour d’autres cérémonies aussi?

– Pour faire un sacrifice.

– Comment?

Par exemple, quand on rêve en dormant et qu’on voit dans son rêve un ami qu’on apprécie vraiment et qu’on voit qu’il boit du lait, alors on achète du lait le matin au réveil et on le distribue aux mendiants.

– Est ce qu’on se lave aussi avec le lait?

– On se lave aussi avec le lait.

– A quelle occasion?

– Pour purifier le corps. Le marabout le prescrit.

– Pas le N’Doepkat?

– le N’Doepkat prescrit également du lait mais uniquement le lundi.

– Et le marabout?

– Le mercredi, le vendredi, les mercredi, jeudi et vendredi au coucher du soleil pour purifier le corps et faire en sorte que le Rhab ne nous fasse aucun mal.

– Quelle sorte de lait?

– Du lait frais, du lait de vache. On va le chercher le lundi.

– On peut prendre le lait de n’importe quelle vache?

– De toute vache qui n’a mis qu’une fois un veau bas.

– Quel âge doit avoir le veau?

– Deux mois.

– On ne prend pas de crème de lait?

– Non.

– Quel type de lait le N’Doepkat crache-t-il sur les malades?

– Du lait frais.

– Mais j’ai vu qu’il prend du lait caillé.

– On peut aussi prendre du lait caillé.

– Quand est que tu déménagé ici chez les pêcheurs?

– Quand j’avais 9 ans.

– Tu as quitté tes parents à 9 ans?

– A 13 ans. Quand mes parents se sont séparés. Les pêcheurs m’ont offert gite et couvert.

– Comment as-tu connu le commissaire de police?

– Sur la plage. Il peignait un canot. Il possédait un canot. J’ai alors travaillé pour lui. Il était très content de moi. Il m’a dit qu’il s’occuperait tout le temps de moi.

– Pourquoi l’as-tu quitté?

– Il m’a joué un tour. Il m’a eu.

– Comment?

– Il m’avait promis de me donner une maison et de s’occuper de tous mes papiers. Je continuerais à travailler avec lui, mais après le travail je dormirais dans ma propre maison.

– Et il ne s’en est pas tenu à ce qu’il avait dit?

– Non. J’ai travaillé pour lui 4 ans durant.

– Est-ce qu’il t’a payé?

– Il ne m’a pas payé.

– Est-ce que sa famille s’est occupé de toi quand tu étais sur la plage?

– Oui. La famille Njang Njang. Ils m’ont préparé le repas avant. Ils vivent maintenant en ville mais je préfère vivre sur la plage. J’ai vécu avec eux un moment dans la ville mais j’ai trouvé que la ville ne me réussissait pas. Il y a trop de bruit en ville. On n’a pas d’inspiration en ville. Je préfère vivre à la campagne plutôt qu’en ville. Je suis un paysan. Ma mère aussi. Elle est née à la campagne Et mes parents sont très pauvres. J’aimerais beaucoup les aider. Je suis le seul garçon que mon père et ma mère ont eu.

– Ton père est à la retraite?

– Oui. Mais il ne reçoit aucune pension.

– Et de quoi vit-il?

Il a des élèves.

– Est ce que tu le vois souvent?

– Oui.

– Il n’est plus fâché contre toi?

– Non. Non. Non.

Est-ce qu’il t’a beaucoup battu quand tu étais jeune?

Non. Non. Non. Il me parlait bien. Mais il m’a battu. Mais pas souvent.

– Avec quoi?

– Avec la lanière en cuir.

– Est ce que tu frapperas aussi tes enfants?

– Non. Je leur parlerai avec aménité. Je suis en effet d’avis qu’il faut laisser l’être humain faire ce qu’il a envie de faire. On doit le laisser en paix avec ses idées.

– Etais-tu très furieux quand ton père te battait?

– Des fois. Des fois non, parce que je savais que j’avais tort.

– Est ce qu’il t’a battu au sang?

– Non.

– tu as un oncle boxeur?

– C’est mon père, mon petit père.[3]Le frère cadet de mon père est boxeur.

– As-tu pratiqué

– Autrefois oui.

– Volontiers.

– J’aime pratiquer la boxe.

– As-tu pratiqué le karaté aussi?

– Non. Non. Non.

– Et un autre sport?

– La lutte aussi.

– La lutte sénégalaise?

– Oui.

– Comme à Dakar ou en Casamance?

– Comme à Dakar.

– Où habite ta grand-mère maintenant?

– J’ai une grand-mère à Pikine et une à la campagne.

Quel âge a celle qui vit à la campagne?

– 103 ans. Elle voit plus bien.

– C’est une N’Doepkat?

– Oui, elle est sérère.

– La mère de ta mère?

– Oui.

Quand as-tu été circoncis?

– En 57, non en 58.

– A six ans?

– Oui.

– Cela a-t-il fait mal?

– Oui.

– Où est ce que cela s’est passé?

– A Pikine.

– A l’hôpital?

– Au poste de santé.

– Le forgeron?

– Non, le docteur.

– As-tu reçu des bonbons?

– Oui.

– Est ce que tu as crié.

– Oui.

– A quoi as-tu pensé quand il est venu avec son couteau?

– Maintenant il va me circoncire.

Tout couper?

– Oui. Ta grand-mère, la N’Doepkat, quelles maladies guérissait-elle?

– Les fous.

– Quoi d’autre?

– Les maux de ventre, la toux.

– Elle organisait un N’Doep pour les fous?

– Oui.

– Est ce qu’elle essayait d’utiliser des feuilles, des racines pour guérir les fous?

– Non. Elles servaient uniquement pour les malades.

– Elle organisait le N’Doepuniquement pour les fous.

– Oui, pour ceux qui tombaient en transe, qui avaient des crises, qui tombaient, victimes des Rhab.

– Ton père avait combien de femmes?

– Deux.

– Toute ta famille est N’Doepkat?

– Ma grand-mère.

– La famille pratique aussi le N’Doep-mais pas souvent car car ma grand-mère n’est pas encore morte.

– Combien dépense-t-pour payer les griots, les chanteurs pendant les N’Doep?

– 5000 FCFA.

– Combien coûte le bœuf?

Disons bien 60 000 FCFA.

– Et pour un petit bœuf?

– 40 à 50 000 FCFA?

– Ta grand-mère organise souvent un N’Doep?

– Pendant la saison sèche, à partir de janvier, elle le fait parfois une fois par semaine. Elle traite chaque semaine mais durant deux mois seulement.

– Elle sacrifie toujours un bœuf.

– Des fois aussi un mouton seulement.

– Et on lave les malades avec le sang?

– Oui, on lave les mains avec le sang. Est-ce que la grand-mère prend les entrailles du bœuf pour les enrouler autour de la malade?

– Non.

– Est ce qu’on met la malade sous des couvertures avant de la laver?

– Non. On chante une chanson avant de la laver pour qu’elle soit saisie de tremblements.

– Est ce qu’on a organisé un N’Doep pour toi?

– Oui quand j’étais encore petit.

– Quel âge avais-tu?

– J’ai fait deux fois un N’Doep pour..

– ..pour tomber en transes.

– As-tu nommé ton Rhab?

– Hm.

– Tu connais son nom.

– Oui.

– Mais tu n’as pas le droit de le nommer?

– Non.

– Quelle sorte de Rhabest-il?

– C’est une femme.

– Qu’est-ce qu’elle exige de toi?

– Elle exige de moi que je fasse le bien.

– Parle-t-elle de ta peinture?

– Elle parle aussi beaucoup de ma peinture.

– De qui tiens-tu ce Rhab?

– De ma grand-mère qui est une N’Doepkat?

– A quel peuple appartient ton Rhab?

– Aux sérères.

– Pourquoi un N’Doepkat ne doit avoir d’enfants?

– Elle peut avoir des enfants. Cependant les enfants peuvent se mettre en colère parce que leur mère est une N’Doepkat.

– A quel âge les jeunes ici comment-ils à fréquenter les filles.

– Il n’y a plus de frontières aujourd’hui. J’ai commencé à l’âge de douze ans.

– Depuis quand as-tu su ce qu’un jeune fait avec une fille?

– Depuis mes dix ans.

– Qui te l’a dit?

– J’ai appris comme ça.

– As-tu vu faire?

– Non. Les autres jeunes en ont parlé.

Quelle est la différence entre les mots Gounoug gana et Goor Djigeen?

– C’est du woloff. Un Gounou Gana a deux sexes. Le sexe numéro un et le sexe numéro deux. Mais il n’utilise qu’un seul.

– Lequel?

– Ça, on ne le sait pas.

– Et Goor Djigeen?

– Ce sont des hommes qui vont avec des hommes.

– Des hommes qui remplacent les filles?

– Non, ceux qui jouent les jeunes hommes.

– On en trouve beaucoup?

– Oui.

– Sur la plage aussi, où tu habites?

– Non. A Saint Louis oui.

– Est ce qu’il y a des Djinné qui sont Goor Djigeen?

– Non.

Est ce qu’il y’a des Djinné qui se transforment de femme à homme?

– Oui.

– Lesquels?

– Ils n’ont pas de nom.

– Mami Wata?

– Oui.

– Diabaline Khaf?

Non.

– Le roi de Goumbée?

Oui.

– Il devient femme?

Oui. Elle devient la reine de Goumbée et s’appelle Sidié.

– Mais c’est une seule et même personne?

– Oui.

– N’Diggi N’Diggi Liggo se transforme aussi?

– Oui.C’état un être humain. Mais il était très méchant. IL pensait être le plus fort, il n’aidait personne. C’est là que Dieu l’a transformé en ce qu’il est maintenant.

– Rêves-tu en couleur quand tu rêves?

– Oui, mais pas dans beaucoup de couleurs.

– Lesquelles?

– Verte, jaune, chocolat, noire, blanche.

– Pas de rouge?

– Peu de rouge.

– Tu n’aimes pas les Goor Djigeen?

– Non.

– Tu les détestes?

– Oui.

– Mais si Mama Wata te disait de devenir Goor Djigeen pour pouvoir peindre?

– Alors, je deviendrais Goor Djigeen. Je veux toujours peindre. Mais j’aime bien les filles.

– Tu n’as jamais couché avec un homme?

– Jamais ! jamais ! Jamais au grand jamais.

– Est ce que c’est important d’aller à la Mecque?

– Oui à cause de l’inspiration.

– Est ce que ce n’est pas bien si tu ne vas faire le pèlerinage à la Mecque?

– Non.

– Qu’est ce qui est le plus important: les autres pays africains ou la Mecque?

– Touba. La mosquée de cheikh Ahmadou Bâ, c’est bien.

[p. 128-141]